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Jean Lapierre a réalisé
l'entretien avec Xavier Lacouture dans le n°2 de "Tranches de
Scènes", un magazine musical sur DVD. Tous renseignements
ici
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Article
sur Léo Ferré
pour "BIBLIOthèque(s)",
la revue de l'Association des Bibliothécaires Français
(N°11/ 12 Décembre 2003)
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BARBARA,
LA LONGUE ROUTE (inédit)
"
J'ai appris sur le tas grâce à ce flux vivant que m'a toujours
renvoyé le public, un public qui a toujours été pour
moi un accoucheur. Je n'ai fait en somme qu'essayer de retourner une part
des beautés contenues dans cet amour immense qui me fut donné
"
Ah ! Le chemin fut long, long, pour Barbara,
celle qui voulait chanter
D'abord les mots des autres sont venus
dans sa gorge, puis les siens ont surgi, comme des flots, une marée
recouvrant les terres intérieures
Dès le début,
des fidèles, pris de passion par cette femme de chant, poussaient
la porte des cabarets, pour la suivre "sur le bout des lèvres."
Déjà, elle était plus qu'une chanteuse. Elle, qui
avait connu bien des errances, sur les routes de l'exil, sur les pavés
des villes, en attente du succès, ne renonça jamais.
Un jour, elle leva les bras sous les projecteurs des grandes salles, se
souvenant toujours de l'Ecluse, "à deux pas de la Seine",
où elle forgea ses conversations chantées, donnant des couleurs
au "mal de vivre"
Un jour, elle pu dire enfin :
"Ma plus belle histoire d'amour c'est vous !"
Un fameux public
Mais
le voyage ne s'arrêta pas là
Entrée en chanson
comme en religion, Barbara s'était levée "pour projeter
son émotion au rythme de son souffle"
"Et puis mon corps s'est mis à chanter, des cordes vocales
aux orteils. J'ai eu besoin de marcher, besoin d'une liberté de
mouvements, non plus seulement assise à mon piano, mais debout
"
Un fameux public, qui se renouvela toujours - car Barbara avait le cur
ouvert sur le monde, sur la musique - l'acclamait de partout. Cent fois,
elle voulu arrêter la course
Elle l'annonça même
Mais, comme la chanteuse de "Lily-Passion", elle revint
dans le cercle de lumière
"On ne sait d'où viennent les mots : quand tu chantes,
ils se mâchent, s'allongent, se distordent, se consument, déboulent
de ta gorge à tes lèvres, redescendent dans ton corps, dans
le pli de ta taille, dans ta hanche. Ils t'obligent à tendre la
jambe, à plier l'épaule, à courber l'échine,
à redresser les reins le long desquels ils se faufilent jusqu'à
redescendre jusqu'aux extrémités où ils irradient
parfois comme une douleur ou un plaisir intenses
"
"Un beau jour..."
"Un
beau jour ou peut-être une nuit",
celle qui avait tant donné, s'était recluse derrière
les murs de sa maison de Précy, reliée par des fils invisibles
à ses amis, à ces gens connus ou inconnus avec qui elle
communiquait par fax
"Mes secrets sont pour vous, mon piano vous les porte. Mais quand
la rumeur passe, je referme ma porte
"
"Dame brune" pour les uns, "aigle noir"
pour les autres, Barbara a suivi "la longue route qui menait
vers nous
"
Proche et lointaine à la fois, elle nous dit de vivre. Fermons
les yeux, elle est là qui avance, quittant le piano, dans le silence
de la nuit, frôlant les visages avec sa voix criant les doutes et
les espoirs
"En chantant, je retrouve cette sensation de mots jadis avalés,
déglutis, engloutis, qui remontent douloureusement par ma gorge,
avant que je ne les exhale avec violence ou douceur dans une chanson
"
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CLAUDE
NOUGARO : "MINIM'S BAR" (inédit
)
Je me souviens
Toulouse,
les faubourgs, le " Minim's bar ", avec son enseigne
au néon
Et je pensais à Claude Nougaro, entre les odeurs de pastis et la
route à faire
Un jour, la corrida n'a pas eu lieu, et dans la ville ça sentait
la castagne. J'ai vu l'église St Cernin. J'ai vu la place du Capitole
comme un grand éclat de vie, avec les churs de l'Opéra
chantant à perdre voix le soleil de midi.
Sur la nationale 113, Claude, tu swinguais dans le poste, attendant les
zones de dépassement
Toi tu dépassais les rimes de
la chanson française, occitant rythmant la langue près de
Montségur, troubadour tapant sur le tempo de l'Afrique l'appel
à l'amour
En fait, il suffisait de t'entendre parler pour comprendre
La danse
arrivait dans le jeu des sons s'entrechoquant. Mais ceux qui ne voyaient
qu'un jeu, ou un procédé, comme dans le sketch parodique
de Bedos, oubliaient l'essentiel.
" Le jeu des maux
( !)"
"
Mis en situation, disait-il, le jeu de mots
n'est jamais gratuit. On paye comptant, cela ressemble à la vie
Lorsque j'écris : sur l'écran noir de mes nuits blanches/
Moi je me fais du cinéma, voilà j'ai planté le décor
de ma chanson, mon ciné-mot
"
Comme sa démarche chaloupée, Nougaro vous embarquait immédiatement
au cur des thèmes de jazz qui lui inspiraient des visions,
de petits films haletant dans la nuit de la passion
Claude ne se
disait pas chanteur de jazz. Homme (" bête " ?
) de scène, il exprimait devant la page blanche, avec ses mots,
les couleurs de la musique
" Comme si le vocabulaire était un clavier, et que j'appuie
sur les touches musicales des mots : je joue les mots, je joue sur les
mots
"
En ces années, Claude traversa bien des déserts, toujours
soutenu par ses musiciens, frères de virages et de lignes blanches,
bien avant les autoroutes : Maurice Vander, Eddy Louiss, et les autres
Et même si on ne connaissait pas trop le jazz, avec Claude cette
musique prenait tout son sens, retrouvant la danse originelle, la pulsation
de l'âme, l'intensité du dépassement
" Il ne faut pas oublier l'âme de l'homme à travers
tous ces jeux qui risquent sinon de devenir pur divertissement intellectuel.On
doit sentir des tripes, voir des viscères qui bougent. Sinon le
jeu de mots devient une forme de dandysme
"
J'entendais Claude dans quelques radios, quelques émissions, toujours
les mêmes : " Campus ", de Michel Lancelot, "
La fine fleur " de Luc Bérimont
Ceux qui écoutaient
avant tout les groupes anglais l'acceptaient comme un des rares chanteurs
français " acceptables " !
" Le soleil dansera camarade
"
Assoiffé
par le sel des vents contraires, Claude avançait toujours, lançant
ses bouteilles à la mer.. Et un jour, quelques uns allaient trouver
le message caché, " la note bleue ", celle qui
fait chavirer " body and soul ", corps et âme,
la grande alliance de l'esprit et du corps.
" Un texte où ne se trouve que le sens, qu'un renseignement
de l'ordre de la raison, de l'intelligence, ne m'intéresse pas.
Il faut trouver le son, la vibration de la syllabe
Avec la musique
comme support, les mots peuvent atteindre leur maximum charnel et mental
"
Un jour, aussi, Nougaro vit New-York, " un souffle barbare ",
et enfin les ondes l'acceptèrent au milieu des bruits de la ville.
Mais il ne s'arrêta pas là
Comme un peintre qu'il était
aussi, il cherchait sur la toile une issue de secours, peut-être
" l'île Hélène ", une toulousaine
qui a su ce qu'il fallait faire avant l'entrée dans l'arène
du " petit taureau "
Il y eut un jour, il y eut un matin, et la Garonne chanta un vieil air
d'opéra sur le piano autoritaire de sa mère
A-t'il
réuni le chant classique de son père et la trompette d'Armstrong
entendu dans la TSF de ses grands parents ? En tout cas, comme un passeur,
il nous a guidé à travers les maquis de la chanson, résistant
avec ses mots, dessinant les contours de la Beauté sur la palette
du coeur, dépassant les laideurs du siècle et ses bidonvilles
" Le soleil dansera camarade ! "
Je me souviens
" Le Minim's bar ", dans le nord
de la ville, avec son enseigne au néon
Je pensais à
toi Claude Nougaro
Et la nationale 113 emportait vers l'Espagne
et la Méditerranée, dans les brouillards du matin, tes rêves
de Brésil et l'ivresse d'une musique disant le voyage, quelque
part dans une terre vibrante, où un projecteur projète en
boucle des images de vies ardentes, le Chant Profond de l'Homme
" Sur la page, je cherche d'abord à faire chanter les mots
Il existe une interpénétration entre le chanteur et l'homme
textuel. Le chant, la note juste, le phrasé, la musicalité,
l'expressivité ou les nuances, tout est mécanisme de l'âme
pour chanter plus haut que sa bouche
"
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CLAUDE
NOUGARO DANS LA NUIT... (inédit)
Nougaro dans la nuit criait
un hymne assoiffé, brûlant de mille feux. Comme sur les lumières
du noir, il peignait une vie obscurcie par les doutes et les dérives.
Chantant dans la neige en négatif, pygmée occitan,
il barbouillait de rose les heures grises et rythmait sur les routes du
soir une danse ethnique. Pour lui la métrique signifiait des mots
chaloupés vibrant au profond de l'âme.
Comme une lame de fond emportant tout sur son passage, il s'agrippait
aux planches de la scène, bougeant aux sons des musiques, celles
qui le prenaient aux tripes.
Qu'a-t'il fait ? Simplement chanter ? Non, il a couru à perdre
haleine sur les chemins de la beauté. Quelques fois, les cailloux
l'empêchaient d'avancer. Il partait à travers chant, avec
sa voix de rocailles et de soleil. Dans les rues des villes, il s'est
frotté aux décibels barbares, pour éclater sous les
sunlights du jour, sortant d'un désert où il s'est fait,
avec ses compagnons de voyage, un costume de lune, pierrot swinguant dans
les rêves et les utopies.
Bien longtemps encore, Nougaro chantera comme un soir à l'Olympia
où il força les barrages de l'ordre, clamant un appel à
la Parole, envers et contre
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Article sur Léo
Ferré pour "BIBLIOthèque(s)", la revue de l'Association
des Bibliothécaires Français (N°11/ 12 Décembre
2003)
LEO FERRE : "UNE
VIE D'ARTISTE
"
" Je ne vais tout de même pas te raconter
comment et pourquoi j'écris des chansons, non ? C'est comme ça
! Ma main sur le clavier de mon piano est reliée à un fil
et ça marche. Je suis " dicté ". J'ai un magnétophone
dans le désespoir qui me ronge et qui tourne et qui n'arrête
pas. Alors je copie cette voix qui m'arrive de là-bas, et je la
reconnais à chaque fois. Ca fait comme un déclic et ça
se déclenche
"
" Porte-parole d'un monde perdu ", comme il le disait,
Léo Ferré est allé au fond de lui décrypter
des paysages inconnus. Comme un passeur, il nous a guidé sur les
routes d'un voyage, rempli de mots et de musiques liés par cette
voix venue du lointain de la nuit, une voix comme une lumière disant
l'Amour, les mains tendues sous les projecteurs
Homme de spectacle, poète, musicien, chef d'orchestre
, Léo
ne peut se laisser enfermer dans la petite case : " chanteur auteur
compositeur de chansons ". Il a toujours cherché, dès
ses débuts à voir de l'autre côté du miroir,
loin des castes conformistes
Et 10 ans après son départ,
son uvre, multiforme et immense, témoigne d'un parcours hors-norme
qu'on n'aura pas fini de découvrir.
Un orchestre imaginaire
Déjà, sur les remparts de Monaco, où il était
né, Léo dirigeait, tout petit, des orchestres imaginaires.
" Je n'avais jamais entendu de musique, et je jouais à
faire tous les instruments. Je pensais que tous les enfants chantaient
à l'intérieur aussi
" Mais il se rendit vite
à l'évidence : il était le seul à faire ça.
" J'étais à part, quoi. Et ce jour-là, je
me suis caché. J'ai eu un peu honte.. " Il se rappelait
aussi d'une après-midi où il avait entendu la " 5ème
" de Beethoven dans une " latteria " avec sa mère
: " j 'avais 9 ans et demi. Je me mis à pleurer. Quand
ma mère m'a demandé pourquoi je pleurais, je lui ai dis
: parce que tu vas t'en aller. Mais ce n'était pas vrai. C'était
pour la musique
"
Diriger un orchestre, " faire " de la musique : tout
cela était en lui. Mais il en a fallu du temps et des pleurs pour
arriver à diriger les musiciens tout en chantant. Une gageure pour
beaucoup, regardée avec mépris par le monde officiel de
la musique
Léo, qui avait eu une grande émotion en
33, en assistant à un concert de Ravel, qui, loin des conservatoires,
se plongea dans les méandres de l'harmonie, de l'écriture
musicale, a, dès ses débuts voulu composer des uvres
plus ambitieuses. Un opéra en 50 : " la vie d'artiste ",
un oratorio radiophonique avec Jean Gabin comme récitant : "
De sac et de cordes " (51), un ballet pour Roland Petit "
La Nuit " en 56, finalement refusé par le chorégraphe,
et puis " La chanson du mal-aimé " d'Apollinaire
mis en musique sous forme d'oratorio symphonique
Alors qu'il courait
les cabarets de St Germain, avec " les copains d'la neuille ",
il expérimentait d'autres formes, loin des 3 minutes réglementaires
de la chanson
De la pop-music à la musique symphonique...
Et puis arriva le mois de mai 68
Tout d'un coup, Léo, artiste
connu par les amateurs de chanson, allait rencontrer le grand public,
et surtout la jeunesse
Devenant une espèce de" père
idéal " pour beaucoup, ses spectacles n'étaient
plus de simples récitals mais de véritables célébrations
" insurrectionnelles " ! Ce fut vraiment un " état
de grâce " pour lui, avec une grande rupture personnelle. Il
s'installe en Toscane avec Marie. 3 enfants vont naître. Il finit
" Benoit Misère ", roman autobiographique. Il
ose extirper de ses cartons des textes qui existaient déjà
comme " Les anarchistes ". De nombreux poèmes du recueil
"Poètes vos papiers ! " publié en
56 deviendront ainsi des chansons. Il gardait tout, et souvent écrivait,
réécrivait, retaillait. Ainsi, avant d'arriver dans les
sillons du disque, sa chanson " La mémoire et la
mer ", considérée comme un sommet, a eu de nombreuses
moutures. D'autres chansons sont issues de la première version
appelée tout d'abord " les chants de la fureur " puis
" Guesclin "
Porté par la grande vague des années 70, Léo
va " surfer ", se produisant même avec un groupe
pop les " ZOO " ! Il faut dire qu'il était déjà
allé à New-York pour enregistrer " le chien
", en fait le premier récitatif de sa discographie,
si on peut le qualifier ainsi
Jimi Hendrix (et oui !) devait jouer
avec lui. Mais comme il n'était pas venu, le guitariste John Mc
Laughlin, le batteur Billy Cobham et le bassiste Miroslav Vitous, qui
ont fait depuis une grande carrière, l'avaient remplacé.
Leur version servi de modèle à l'équipe des "
ZOO "
Et enfin, Léo allait oser écrire les arrangements sans passer
par un " spécialiste ". Après
"Le chien", d'autres textes, souvent prophétiques,
où la voix clame, gueule, récite
, en étroite
complicité avec la musique qu'il va désormais lui-même
diriger, vont voir le jour, notamment le fameux "Il n'y a plus
rien" :
"Ecoute, écoute
Dans le silence de la mer, il y a comme
un balancement maudit qui vous met le cur à l'heure
"
Pour Ferré, la poésie ne pouvait rester enfermée
dans la typographie. Il fallait que la voix la porte jusqu'aux oreilles
grandes ouvertes
"Elle doit être entendue comme la musique
"
Egalement, il devint son propre producteur : une quinzaine d'albums, en
studio, en public, des doubles, des triples dont " l'opéra
du pauvre ", retravaillé à partir de "
la Nuit " de 56
Et puis ce fut la réalisation de son rêve d'enfance. On le
vit sur une espèce de promenoir diriger un grand orchestre et des
churs, tout en chantant avec un micro-cravate. " Bernstein
avait dit à des amis : Léo a raison car, au début,
aussi, le Chef chantait ! ". A la fin de de ce spectacle hors
du commun, Ferré prenait la main de la violoniste et entraînait
tous les musiciens vers les coulisses !
Les poètes
Mais Léo aimait aussi se retrouver dans l'atelier d'imprimerie
installé dans sa maison de Castellina-in-Chianti, au milieu des
vignes et des oliviers. Des recueils, des programmes, sortirent de ses
presses personnelles, sur des papiers choisis avec goût au moulin
de Pescia.
On l'imagine là-bas, sur les chemins de terre, ou avec la famille
et les amis à table, pour des discussions passionnées
On l'imagine dans la solitude de l'écriture devant le piano, avec
au-dessus un texte de Baudelaire qui devient tout-à-coup musique
par la magie de la voix et des touches
Outre Baudelaire, Rimbaud,
Verlaine, Apollinaire, Aragon, l'ami Caussimon
, se sont échappés,
eux aussi, des livres, pour devenir chansons
Léo a traqué
dans le filigrane de leurs mots des mélodies pour les mener jusqu'à
nous, des musiques au service du poème. "
Quand tu me manques, Baudelaire, je te mets en musique, humblement. C'est
vraiment la seule rose que je puisse apporter sur ta tombe
"
Avec le temps
" L'Art n'est pas un bureau d'anthropométrie. La lumière
ne se fait que sur les tombes. Nous vivons une époque épique,
nous n'avons plus rien d'épique. La musique se vend comme du
savon à barbe
" disait-il dans " Préface
".
Il ne nous en voudra pas de penser à lui, comme un phare qui éclaire,
qui dit d'être debout
Ses chansons ont mis du temps à
sortir de la longue nuit de " la solitude " qu'il avait
forgé, déjà, dans les dortoirs du pensionnat. "
Avec le temps " est reprise par de nombreux artistes, citée
comme une des plus grandes chansons du 20 ème siècle. Léo
affirmait : " un artiste vit toujours demain ".
Alors aujourd'hui écoutons-le.
Au-dessus de la rumeur quotidienne il chante, avec son sens de la formule,
en appelant à l'homme libre, toujours. On l'a souvent réduit
à un " chanteur engagé anarchiste ". Certes,
il n'a pas eu peur de crier - " les plus beaux chants sont des
chants de revendication " - mais c'était avant tout un
formidable créateur plein de générosité et
de chaleur, comme dans la vie, sur les scènes du monde, ou sur
la terrasse de Toscane, devant le verre de l'amitié.
" A l'école de la Poésie et de la Musique on n'apprend
pas, on se bat ! "
Jean Lapierre
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Article sur Léo
Ferré pour "Ecouter-Voir" (Novembre 2002, N° 131)
LEO FERRE:
" A L'ECOLE DE LA POESIE ET DE LA MUSIQUE, ON N'APPREND PAS,
ON SE BAT! "
En 1969, après " le mois de
mai ", toute une jeunesse découvrait cet homme debout qui
chantait, " gueulait " des mots d'amour. Léo Ferré
venait de loin - il avait débuté à la fin des années
40 - et allait balancer ses mots " comme des armes ",
dans la démesure et la fulgurance, faisant craquer les verrous
d'une chanson conformiste
Familier des poètes comme Baudelaire,
Apollinaire, Rimbaud, Verlaine
, et des musiciens (" la musique
dans la rue ! "), Léo a promené sa crinière
sous les projecteurs des salles prises de passion pour ce chanteur hors-norme,
à la voix puissante
Allant même jusqu'à se produire
avec le groupe pop " Zoo ", ou chantant en dirigeant un orchestre
symphonique et des churs, sortant des " 3mn " de la chanson
réglementaire, il a imposé son style, avec des formules
fortes et généreuses
Certains retiennent " Paris canaille
", " Pauvre Rutebeuf ", ou " Jolie môme "
,
d'autres " La mémoire et la mer ", " Il n'y a plus
rien ", ou " Les Anarchistes "
, ou bien "
C'est extra ", " Avec le temps "
En tout cas,
son uvre est immense, riche et diverse. On n'a pas fini de la découvrir,
avec au fond des mots, cet homme " qui savait la solitude ",
celle qu'il avait forgé devant son piano, dans la longue nuit de
l'antichambre du succès. Léo a été bien mieux
qu'un " chanteur de variété ". Il parlait au cur
de chacun, comme " un père idéal "
Depuis Monaco jusqu'à la Toscane finale, Léo a tracé
son parcours, l'anarchie brandie comme une bannière d'espoir et
d'amour, poursuivant son inlassable quête de liberté. Sa
voix est toujours là et nous dit :
" L'argent c'est le sourire du
désespoir.
Et demain, c'est aussi le désespoir. Alors, Demain tu seras riche,
mon camarade. Car ce que je te donne n'a pas de prix.
Accepte-moi comme je t'accepte.
Demain, je t'aime. " (extrait de " Demain ")
Entretien avec Léo
Ferré :
" A cause de la voix "
" C'est la voix qui a tout précédé.
Si je n'avais pas eu une voix, je n'aurais pas écrit. D'ailleurs,
je ne pensais pas que je savais le faire
"
" Dans une loge d'artiste où
s'arrête la gloire ", Léo Ferré est là,
avec dans la lueur du regard, toutes les images passées, cette
vie lui remontant de la mémoire, comme une partition éternelle.
" Je ne me suis pas rendu compte
que j'étais musicien. C'est venu tout seul. Depuis, j'ai chanté
en dirigeant l'orchestre. En Belgique Bernstein a dit à des amis
: Léo a raison ! Car au début, le chef d'orchestre chantait
aussi
"
Léo garde au fond du cur
un fameux concert, à Barcelone, devant 20 000 personnes "
sur la place publique "
" La ville de Barcelone m'a donné
l'orchestre. Ca s'est très bien passé. En France, c'est
toujours difficile. Il y a un projet avec le grand orchestre de Bratislava
et les churs du Rhône-Alpes. Moi, je préfèrerais
attendre pour écrire une uvre pour l'anniversaire de la Révolution
Française. Mais c'est dur de travailler avec les musiciens. Les
syndicats : c'est la mort de la musique !
Tiens, l'autre jour, à la télévision, j'ai vu une
violoniste jouer le concerto de Mendelssohn
J'aimerais la contacter.
Mais comment faire ?C'est ça aussi la solitude. On n'est rien !
En 1945, on s'était cotisé pour l'enterrement de Béla
Bartok. C'est terrible ! "
Les notes de Bartok, Ravel, Debussy, passent
dans l'air, comme une émotion. Léo parle de son " Opéra
du pauvre ", enregistré en onze jours à Milan, et cette
partition de " La Nuit ", attendant depuis 1956
" Roland Petit m'avait commandé
une musique pour un ballet qui ne devait pas être très dansant.
Je l'ai écrite en un mois et demi. Après la première,
ils pleuraient tous. Roland Petit disait : c'est fantastique ! Seulement
la critique parisienne a descendu ma musique en écrivant : "
que vient faire ce mélodiste ? " Alors, le lendemain, Petit
m'a demandé de couper 18 minutes. J'ai refusé
Il a
ajouté : " Stravinsky l'a fait, pourtant ! " Je lui ai
rétorqué : " je ne suis pas Stravinsky, et vous n'êtes
pas Diaghilev ! "
" Avant, on venait
te chercher
"
Les anecdotes passent
: son travail à Radio Monte Carlo, où il faisait tout, le
piano, le balayage du studio, la voix (" maintenant, ils ne passent
pas mes chansons "), " le Buf sur le toit " en
1946, Michèle Arnaud qui le chante, accompagnée par un certain
Gainsbourg, pianiste
" Les choses ont changé,
aujourd'hui. Un type d'Odéon était venu au cabaret en me
disant à la fin : enregistrez chez nous ! Maintenant, il faut frapper
aux portes. C'est l'embouteillage. Imaginez Prost et Alboreto place de
la Concorde, à 6h, le soir. Ils ont beau être champions,
ils sont bloqués comme les autres ! La différence est grande
"
Il y a aussi l'histoire de la chanson
" A une chanteuse morte ".
" Je regardais la télé
avec Pépée, mon chimpanzé. J'ai vu Mireille Mathieu.
La chanson m'est venue. Mais je ne voulais pas me moquer. Il paraît
que Stark, son imprésario, est intervenu. Lorsque je reçois
un exemplaire de mon disque, la chanson n'y était plus. J'ai pris
un avocat que je connaissais un peu : Floriot
J'arrive, un matin,
au Palais. Il me dit : " Ferré, vous n'avez pas de cravate
? " Je lui réponds : " vous en avez une, ça suffit
! " A l'intérieur, l'avocat de Barclay se lève et dit
: " M. Ferré est un anarchiste. Et il est venu en Rolls !
" Alors moi, je me lève aussi, en criant : " cette Rolls
ressemble étrangement à une D.S. Break facilement reconnaissable,
parce que cabossée
" le Président me prie de
me taire. Alors je suis parti. J'ai perdu. Mais dans mon prochain album,
je la mets. Je suis libre. Je vais tous les avoir ! "
" Les deux autres
"
"
J'ai lu un article intitulé " Léo The Last ".
On nous a toujours assimilés avec Brel et Brassens. Mais on ne
se connaissait pas bien. J'étais plus âgé qu'eux
J'aurais aimé, peut-être, les rencontrer plus. Mais on avait
des personnalités différentes
"
La route continue. Au bout, les verts
de la Toscane appellent le silence que Léo traque depuis longtemps,
cherchant toujours l'ailleurs
" Un jour, peut-être, dans
10 000 ans ! "
Jean Lapierre
(Propos recueillis à Nantes, le 15 octobre 1985)
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Rencontre avec
Serge Gainsbourg (1988 - D.L.)
" Aux enfants de la chance
"
" Aux enfants de la chance "
C'était un petit dancing où jouait mon père, qui
était pianiste
"
Dans sa loge du Zénith, à Paris, où il a installé
son univers fait de noir, de pochettes de disques, de personnages traqués
par les zooms (" c'est pas dégueu, hein ? "),
Serge Gainsbourg parle, sortant des bribes de sa mémoire.
" Je suis 3 fois orphelin. J'ai perdu mon père, ma mère,
et mon chien
Et puis Jane m'a quitté. Mais c'était
de ma faute : je faisais trop les boites de nuit, à l'époque
"
Bambou, Lulu et Charlotte
Bambou (" c'était une petite junkie que j'ai sortie du
ruisseau, elle s'est arrêtée pour moi ", Lulu ("
je veux d'abord le mettre au piano, ensuite aux échecs pour qu'il
se structure "), Charlotte (" je vais lui écrire
un disque ") arrivent dans ses mots, comme des impressions, avec
ses mains qui se rappellent le pinceau d'avant.
" J'ai stoppé la peinture à trente ans. Je faisais
alors de l'expressionnisme. Mais je vais m'y remettre. Ca sera du dadaïsme,
comme Max Ernst, Picabia
"
Pour l'instant, ce sont ses propres chansons, son spectacle, qui l'habitent.
" Il y a un décor extraordinaire, une usine dont il ne
reste que la carcasse métallique. J'avais flashé dessus
sur les bords de la baie d'Hudson
Et puis, mes potes, les musiciens
américains sont là. Je n'ai jamais senti autour de moi une
telle électricité, une telle audience ! Sur scène,
une véritable osmose se crée. Je ne suis pas le chanteur,
avec des accompagnateurs derrière, comme Bowie, Jackson. Je vais
de l'un à l'autre, pendant les solos
"
Craquant pour la nuit étoilée des briquets (" c'est
quelque chose de voir les gamins de 13-18 ans chanter La javanaise
! "), le père Gainsbourg égrène son programme.
" Je fais des reprises : Manon, La Ballade de Melody Nelson, Love
on the beat
J'ai écrit aussi 3 nouvelles chansons, dont un
hommage à Lulu : Hey man, Amen
Comme d'habitude, ça
s'est fait dans le stress, la nuit
Au matin, j'ai du sang sur les
doigts
"
" Je ne suis pas un conquistador "
Serge qui, entre deux phrases, clame : " j'aime beaucoup Hardy
et Dutronc ", le sourire à fleurs de lèvres, poursuit
: " je vais chanter 3 jours au Japon. Un concert est organisé
par un Lycée de jeunes filles. Celles qui seront au spectacle auront
une note de mieux à l'école ! Mais je ne chanterai pas aux
U.S. Mes lyrics sont trop sophistiqués. Ils ne comprendraient pas.
Mes films sont connus là-bas dans des milieux undergrounds
"
Celui qui dit : " je ne suis pas un conquistador ", parle
de ses projets, un roman qui s'appellera peut-être " La
technique de l'amour ", plus tard de la poésie ("j'aime
Baudelaire en prose, Huysmans, je suis de l'âge où on relit
"), l'écriture, toujours
" Le problème,
c'est la conception musicale, rythmique et mélodique. En français,
nous avons un handicap : c'est une langue gutturale. C'est pour cela que
je mets toujours des mots anglais
Pour moi, ce n'est pas difficile
"
" La chaleur des gens humbles
"
Avec une tendresse particulière pour Louis Malle, " le
classique ", jugeant sévèrement le cinéma
français actuel, et ses producteurs, il regrette de n'avoir pu
faire le film sur Paul Léautaud.
" J'avais Aurore Clément, Jeanne Moreau. Mais je suis tombé
sur deux escrocs
"
Désormais, Serge ne va plus dans les boites. " Je fréquente
soit les bars des palaces où il y a de grands barmen, soit les
bistrots de quartier. J'aime la chaleur des gens humbles
"
Jean Lapierre
Article critique
: Gainsbourg (1988 - D.L.)
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SERGE GAINSBOURG
AU SUMMUM:
" DANS LA NUIT ETOILEE
"
Volutes de fumées
qui s'électrisent dans les lumières, aurore boréale
s'installant dans les carcasses d'une usine s'enfonçant dans
les siècles, Samantha, Melody, Marilou, héroïnes
de vinyle prenant vie dans les rythmes
Vous avez reconnu :
Serge Gainsbourg et son univers de mots-musiques, ciselés
avec précision, était, lundi soir, au Summum, pour
le partage intense des corps et des âmes
Ses mains de peintre traçaient dans l'espace des portraits,
des jeux de sonorités, des images vibrantes, qui s'entrelaçaient
dans les musiques, les voix des " ricains ", formant
véritablement un groupe.
La salle comble faisait bloc, bougeant sur le tempo, prenant avec
force les chansons puissantes, où la densité bouleverse
aussitôt
Au hasard d'une nappe planante de synthés, d'arpèges
de guitares, la nuit étoilée des briquets s'installait
" Manon ", " La javanaise ", "Sombre
dimanche "
L'émotion était au summum
On comprend pourquoi Serge Gainsbourg aime ces flammes qui montent
dans le noir, le poussant à la scène. Il avait visiblement
très envie de chanter. Sa voix ne se perdait pas dans les
gitanes, mais clamait l'appel aux " enfants de la chance
", suivant du bout des lèvres anciennes chansons
revisitées, ou toutes dernières, comme l'hommage au
petit Lulu " Hey man, amen "
Spectacle roulant avec justesse, un des plus grands moments de la
saison, le tour du père Gainsbourg restera dans nos mémoires,
gardant l'homme en jean et ses souffles, allant de musicien en musicien,
au gré des solos, sous les trajectoires des projecteurs braqués
sur la passion...
J.L.
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Article
critique : Jacques Higelin 15/12/1985 (D.L.)
Jacques Higelin
: " Histoires de cur "
Jacques Higelin émergeant
d'une vague immense, naissant et renaissant au gré des vibrations
des mains frappant le rythme : cette image restera dans la tête
des milliers de personnes qui s'étaient dirigées vers le
Stadium de la Porte de France, hier soir, pour le partage de la musique.
Et toujours la folie
En traversant le pont, les hordes bigarrées d'âges différents
se demandaient certainement comment allait être " le père
Jacques ". et bien loin du spectacle précédent, sans
mise en scène avec danseurs et chanteuse, Higelin a sauté
sur la houle, avec sa voix remontant de l'arrière-gorge, cherchant
la rigueur dans ses chansons de toutes les époques. Mais n'allez
pas croire qu'il a feuilleté son catalogue " avec nouveautés
hiver 85-86 " ! Non, ce n'est pas son genre. Il n'a pas planté
la folie au vestiaire des souvenirs. Mais avec ses complices de voyages,
musiciens assurant au quart de tour, amenant leurs sensibilités
au creux des notes, Higelin a balancé ses chansons aux rythmes
solides, provoquant les danses des corps, mais sans trop en faire, sans
allonger indéfiniment les répétitions de mots
Revisitant les musiques de passions lointaines, il a, pendant près
de trois heures, poursuivi sa longue conversation chantée, avec
ses personnages, éternels amoureux de l'instant, cherchant la liberté
de l'autre côté du couloir des habitudes.
Au pays de l'enfance
Le public, immédiatement dans le secret du " Dieu ",
suivait sur le bord des lèvres ses histoires de cur, où
l'on s'envole toujours au pays où l'on ne vieillit pas. Car Higelin
est de cette contrée de l'enfance irrémédiable. C'est
pour cela qu'on lui pardonne volontiers les emphases arrivant au bord
de certains textes. Nous garderons cette énergie qu'il façonne
depuis toujours, qu'il contrôle beaucoup plus désormais,
tout en soulevant toujours l'appel de la communication. Ses mots sont
des sons, comme les blues venus du profond de l'être, avec la tendresse,
compagne nécessaire. Ils chantent naturellement sur les pulsations
du temps. Higelin a, une fois de plus, placé la barre très
haut dans le ciel, accompagnant les spectateurs dans leur envol. Capitaine
de vaisseau, aviateur s'élevant : il cherche sans cesse cette montée
au-dessus des choses. Dans son équipage, on pouvait noter, notamment,
la présence de MM. Santangeli, Serra, des frères Guillard,
du revenant guitariste Pierre Chérêze
Tout ce beau
monde musical ne s'était pas fait excuser pour suivre sur sa galaxie
Jacques Higelin, dans un nouveau voyage intense vers le plaisir. De l'autre
côté du mur noir imaginaire de la scène, le public
immense exultait, reprenant les mots de l'éternel adolescent, portant
ses hymnes " Hold Tigh ", " Tête en l'air
", jusqu'au bout de la nuit, essayant de se grandir pour voir
au-dessus des têtes, dans un concert, un des grands moments de la
saison grenobloise
J.L.
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Article sur
Jean
Dréjac ("Les nouvelles de Grenoble" Mai 1996)
JEAN DREJAC : SOUVENIRS
D'UNE JEUNESSE GRENOBLOISE...
" Ah le petit vin blanc ", " Sous le
ciel de Paris ", " Le p'tit bal du samedi soir ", " L'homme à la moto
", " La chansonnette "… Savez-vous que l'auteur de ces chansons s'appelle
Jean Dréjac ? Il est né le 3 juin 1921 à Grenoble… Rencontre…
Dans le métro, les passants affairés courent
vers leurs occupations. Entre les affiches, un accordéoniste fait la manche
en chantant " Le petit vin blanc ", cet air éternel qu'on croit
venu du fond des temps. Et pourtant, un jour de 1944, un certain Jean
Dréjac, après avoir gagné une petite somme au champ de courses du Tremblay
avec un copain, mange dans une auberge des bords de la Marne. Dans le
calme de l'après midi, lui vient le rythme : " Voici le printemps,
la douceur du temps nous fait des avances, partez mes enfants… " Et
puis, c'est l'arrivée chez Borel-Clerc, un compositeur célèbre d'avant-guerre,
que Jean Dréjac a eu le culot de rencontrer. Au loin, se profilent la
fin des tourments, la Libération, les bals qui s'empareront du " Petit
vin blanc ", amenant l'étoile de la chance sur la plume de Jean Dréjac…
Et les succès fleuriront au bas de ses
pages. Ses mots partiront sur les lèvres de Piaf, de Montand, de Marcel
Amont, de Reggiani, de Greco, et de bien d'autres, pour un grand voyage
chantant, sur les chemins de l'émotion…
La volonté
Jean
Dréjac se souvient de sa volonté extraordinaire. Pour lui, " c'était
comme traverser un mur ". Il fallait y croire, en effet, pour quitter
Grenoble ! Car lui, le fils d'un artisan-gantier descendu du Queyras,
et d'une mère arrivée de Chambéry, avait " reçu " deux révélations, en
quelque sorte… Il se rappelle ces jours où il a entendu dans l'arrière-boutique
du magasin "Deshairs ", place Victor Hugo, la voix de Charles Trenet,
amenant " une véritable révolution dans la chanson française ".
" Ca m'a tout de suite impressionné
" raconte-t'il. C'était complètement nouveau, en contradiction
avec ce qui se chantait à ce moment-là… Pour nous, c'était un peu
comme de nos jours quand les jeunes préfèrent le rock… "
En 1936, Jean Brun (le vrai nom de Jean
Dréjac), attiré par la scène, reçoit l'autre révélation en découvrant
à " l'Eden ", cours Jean Jaurès, les chanteurs qui passent, comme Allibert,
Albert Préjean… Lui aussi veut monter sur les planches, " dans ces
costumes brillants …" Ce sera très vite chose faite. Car Jean n'a
pas peur de demander au jeune premier d'une compagnie d'amateurs " le
Studio Cinfonia " de le présenter aux membres de cette société. " Il
en fallait du culot pour faire ça ! Dire à Roland Léonard qui deviendra
par la suite partenaire de Mistinguett, puis Directeur du Moulin Rouge
: Fais-moi entrer dans la troupe. C'était une sacrée démarche ! " Avec
les chansons de Trenet, et celles venues du midi, Jean se retrouve sur
les scènes du dimanche. S'il a bien essayé d'écrire sur des musiques de
son ami Carminatti, devenu depuis le clown Carmine, cela reste encore
timide.
Un jour, dans un cinéma de
la place Grenette, Le Rex peut-être, il gagne un radio-crochet organisé
par Radio-Cité.
" Sous le ciel de Paris
"
Comme
cette victoire lui donne le droit de passer sur les ondes de cette radio
parisienne, Jean ne tergiverse pas. A seize ans et demi, il arrête ses
études, sans même aller jusqu'au bac. Il monte à la capitale…
" Mes parents se sont inclinés. Ils
étaient âgés et avaient eu, auparavant, une fille, morte de la grippe
espagnole. Ils me laissaient un peu faire ce que je voulais. Ma
mère m'a accompagné à Paris… " Si on trouvait beaucoup moins de chanteurs
avant-guerre, leur chemin était déjà pavé de nombreuses difficultés. "
Peu de chanteurs interprétaient leurs propres œuvres, à part Trenet, Georges
Ulmer… "
Entre les Cours Simon, les petits music-halls
très nombreux à cette époque, Jean Dréjac se met à écrire. Alors les succès
du " Petit Vin Blanc ", du "P'tit bal du samedi soir ",
vont le porter sur la haute vague de la chanson, avec tous ces grands
qu'il " habillera " de paroles vibrantes.
Piaf et les autres
L'ombre
de Piaf passe… " Ce fut une grande amitié. Je garde le souvenir de
quelqu'un de formidable, de très gaie, et non pas une droguée, une poivrote,
comme certains l'ont décrite… " C'est au cours d'une tournée d'Edith
aux Etats-Unis qu'est né le fameux " Homme à la moto ", adapté
de " Black denim trousers and motorcycle boots ". " C'est le
film " L'équipée sauvage " avec Brando qui m'a inspiré ainsi que tous
ces jeunes en blouson de cuir qui apparaissaient dans les banlieues. "
En parcourant la liste des cinq cent
chansons écrites par Jean Dréjac, on remarque des périodes bien déterminées
: Piaf, Montand (" La chansonnette "), Amont (" Bleu, blanc,
blond "), Chevalier (" Au revoir "), Reggiani (" Edith "),
Salvador (" Un air de France "), Legrand (" Un été 42 ")…,
au fil de cinquante ans d'écriture.
" J'ai quand même continué à chanter
de temps en temps. Mais progressivement ça s'est espacé. Je n'aimais pas
la répétition… "
La photo des lieux familiers
Jean
n'oublie pas sa ville natale. " Je ne viens pas assez souvent à Grenoble,
hélas " nous dit-il, devant une gravure où l'on aperçoit la maison
du 40, quai de France, où il a habité, tout petit. " Mais j'ai
bien dans la tête et dans mon esprit les lieux qui m'ont été familiers…
" Il revoit l'église St André où il a été baptisé, le Jardin de Ville,
où Bach, le célèbre comique, montait sur le kiosque pour faire plaisir
aux gens lui demandant un sketch… S'il n'a pas retrouvé la petite place
près d'une caserne où les parents de son ami Carmine tenaient une
épicerie, il a revu presque intact le centre-ville.
" Vous savez, quand je suis parti,
Grenoble n'avait que 50 ou 60 000 habitants, en fait, surtout autour de
la Place Grenette. " Il y a aussi le souvenir des chanteurs de rue,
avec des porte-voix, place Saint Bruno, " là où on installait la Fête
foraine… "
Et même si Grenoble ne s'est pas concrétisé
dans une chanson, Jean garde au fond de son cœur les visages, les images,
les balles de tennis, tombées du Jardin des Dauphins, qu'il ramassait,
l'école Jean Jaurès, Voreppe, où il a également habité, et puis sa passion
de la chanson, née en écoutant des 78 tours grinçants dans l'arrière-boutique
d'un magasin…

Voir également
http://www.myspace.com/jeanlapierre
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